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« Le Journal Africain » de Nicolaï Goumilev 1/3

 Extraits du Chapitre Premier...

  

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            J'ai un rêve, viable malgré toute la difficulté de sa réalisation. Parcourir du sud au nord le désert Danakil situé entre l'Abyssinie et la mer Rouge, explorer le cours inférieur de la rivière Awash, apprendre à connaître des tribus dispersées là-bas, inconnues et mystérieuses.

 [...]

            Mon itinéraire ne fut pas accepté par l'Académie. Il coûtait trop cher. Je me résignai à ce refus, et présentai un autre itinéraire, qui fut accepté après quelques délibérations par le Musée d'anthropologie et d'ethnographie à  l'Académie Impériale des Sciences.

 

        Je devais partir pour le port de Djibouti dans le détroit de Bab-el-Mandeb, et de là prendre le train jusqu'à Harar. Ensuite, après avoir rassemblé une caravane dans le sud de la région qui se trouve entre la Corne de l'Afrique et les lacs Rudolf, Margherita et Haïk ; il était possible de couvrir une large zone de recherches ; faire des photographies, recueillir des collections ethnographiques, prendre note des chansons et légendes. De plus, on me réserva le droit de recueillir des collections zoologiques. Je demandai l'autorisation d'emmener un assistant avec moi, et mon choix s'arrêta sur mon neveu I. L. Svertchkov, une jeune personne qui aimait la chasse et les sciences naturelles. Il se distinguait à tel point par son caractère accommodant qu'il prenait déjà, dans un désir de sauvegarder la paix, le chemin de toutes sortes de difficultés et de dangers.

[...] 

            Odessa produit une étrange impression sur les habitants du Nord. Comme si c'était une ville étrangère, russifiée par un administrateur diligent. Des immenses cafés remplis de démarcheurs élégants mais suspects. La promenade nocturne sur la rue Deribasovskaïa qui rappelle à cette heure le boulevard Saint Michel à Paris. Et le patois, ce patois spécifique d'Odessa, avec ses accents changeants, son emploi incorrecte des cas, et ses mots nouveaux et opposés. Il semble que dans ce patois, la psychologie d'Odessa se fait plus clairement sentir, sa foi enfantine et naïve en la toute-puissance de l'artifice, sa soif extatique de succès. À l'imprimerie dans laquelle j'imprimai mes cartes de visite, le dernier numéro du journal d'Odessa, imprimé sur place le soir, me tomba sous les yeux. Après l'avoir déplié, je vis un poème de Sergueï Gorodetsky dont seulement une ligne était modifiée, et imprimé sans signature. Le gérant de l'imprimerie m'informa que ce poème avait été apporté par un poète débutant et qu'il se l'était attribué.

[...] 

            Le 10 Avril, à bord du bateau à vapeur de la flotte volontaire « Tambov », nous prîmes le large. Environ deux semaines auparavant, la mer Noire, dangereuse et déchaînée, était calme comme un lac. Les vagues s'ouvraient avec douceur sous la pression du vapeur, dont l'hélice imperceptible battait l'eau, comme le cœur d'une personne qui travaille. On ne voyait pas l'écume, mais seulement s'enfuir de l'eau dérangée une bande couleur vert-pâle ressemblant au malachite. Un banc de dauphins nageait à proximité du vapeur, tantôt le devançait, tantôt restait en arrière, et de temps en temps, comme prit d'une impétueuse attaque de joie, sautait en laissant apparaître leur dos mouillé luisant. La nuit tombait, la première sur la mer, sacrée. Des étoiles, jusqu'alors invisibles, brillaient depuis longtemps, et le bouillonnement de l'eau se faisait plus audible. Est-il possible que des gens n'aient jamais vu la mer ?

 

            Le 12 Avril au matin, nous arrivâmes à Constantinople. Derechef, celle-ci n'est jamais lassante, malgré la beauté décorative et ostentatoire du détroit de Bosphore, des golfes, des bateaux à voile latine blanche, sur lesquels des Turcs d'humeur joyeuse rient les dents au vent, des maisons collées le long du littorale et entourées de cyprès et de lilas florissants, des créneaux et des tours des anciennes forteresses, et le soleil si particulier de Constantinople, radieux et non ardent.

[...]

            D'un côté le rivage africain, où sont éparpillées des maisonnettes d'Européens, couvertes de mimosas courbés avec de la verdure étrangement bistre, comme après un incendie, et des bananiers nains et trapus ; de l'autre, le rivage asiatique, et ses vagues de sable roux-cendré et brûlant. Une chaîne de chameaux passe lentement en sonnant des clochettes. De temps en temps, une bête, un chien peut-être, une hyène ou un chacal se montre, regarde avec méfiance et s'enfuit. Des grands oiseaux blancs tournent en cercle au-dessus de l'eau ou se posent sur une cheminée pour se reposer. Çà et là, des Arabes à demi-nus, des derviches ou des sans-le-sous, qui n'ont pas trouvé de place dans les villes, sont assis au bord de l'eau et la contemplent sans détacher leur regard, comme s'ils s'essayaient à la magie. Devant et derrière nous, d'autres bateaux à vapeur avancent. La nuit, quand les phares s'allument, on dirait un convoi funèbre. Il leur arrive souvent de s'arrêter afin de laisser passer un bateau en sens inverse, qui va lentement et silencieusement, comme une personne préoccupée. Ces heures calmes sur le canal de Suez apaisent et bercent l'âme, pour qu'ensuite elle soit prise au dépourvu par le charme violent de la mer Rouge.

 

            Elle est la plus chaude de toutes les mers, et représente un tableau à la fois terrible et magnifique. L'eau, tel un miroir, reflète les rayons presque verticaux du soleil, comme de l'argent fondu aux extrémités. On voit trouble et la tête nous tourne. Ici les mirages sont fréquents, et je voyais sur le rivage des bateaux brisés, trompés par les rayons. Les îles, des rochers abruptes et nus éparpillés ça et là, ressemblent à des monstres africains encore inconnus. Une tout particulièrement ressemble à un lion prêt à bondir, dont il nous semble voir la crinière et la gueule ouverte. Ces îles sont inhabitées à cause de l'absence de source d'eau. En s'approchant du bord, on pouvait voir que l'eau était bleue pâle, comme les yeux d'un assassin. De temps en temps en surgissent, faisant peur car de manière inattendue, d'étranges poissons volants. La nuit est encore plus merveilleuse et lugubre. On dirait que la Croix du Sud pend latéralement dans le ciel, qui, comme atteint d'une divine maladie, est recouvert d'une éruption dorée d'autres étoiles innombrables. À l'occident des éclairs de chaleur jaillissent: loin en Afrique, les orages tropicaux brûlent des forêts et détruisent des villages entiers. Dans l'écume laissée par le bateau, des lueurs blanchâtres scintillent ; ce sont les fluorescences de la mer. La chaleur du jour baissa, mais il restait dans l'air une touffeur humide et désagréable. On pouvait sortir sur le pont et tomber dans un sommeil agité, rempli de cauchemars fantasques.

[...]

 

La version russe se trouve ici.

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