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« Le Journal Africain » de Nicolaï Goumilev 2/3

 Cette semaine, je vais publier d'autres extraits du "Journal Africain" de Nicolaï Goumilev. J'espère que vous apprécierez ce voyage au bout du monde, à Djibouti !

 

[...]

             Ces trois jours à Djibouti passèrent vite. Le soir nous nous promenions, le jour nous foulions le bord de la mer en essayant en vain d'attraper ne serait-ce qu'un crabe (ils couraient étonnamment vite, de côté, et se tapissaient dans des trous à la moindre alerte), et le matin nous travaillions. Tous les matins, des Somalis de la tribu des Issas venaient me voir à l'hôtel, afin que je note leurs chansons. D'eux, j'appris que cette tribu avait un roi... Un Ugaas qui vit dans le village d'Haraoua se situant à trois cents kilomètres au sud-est de Djibouti ; qu'il se trouve dans une situation de constante animosité avec les Danakils du nord qui, hélas, arrivent toujours à les vaincre ; que Djibouti (selon le Somali Hamadou) est construite à la place de ce qui fut autrefois une oasis non peuplée et qu'à quelques journées de route de là se trouvent encore des gens qui adorent les pierres noires ; la plupart d'entre eux étant des musulmans croyants. Les Européens qui connaissent bien le pays m'avaient également raconté que cette tribu était considérée comme une des plus violentes et malignes de toute l'Afrique orientale. Ils attaquent en général la nuit et massacrent tout le monde, sans exception. Il ne faut pas se fier au guide de cette tribu.

 

            Les Somalis manifestent un certain goût dans le choix des ornements pour leurs boucliers et leurs pots, dans la fabrication de colliers et bracelets, ils sont même des créateurs de mode parmi les tribus qui les entourent, mais sans inspiration poétique. Leurs chansons, décousues de sens, pauvres en images, ne sont rien en comparaison de la majestueuse simplicité des chansons abyssiniennes et du tendre lyrisme des Gallas. J'en citerai une d'amour en exemple, un texte dont la transcription russe est amenée en apposition.

 

 

"Berriga, où la tribu d'Issa vit, Gourti, où la tribu de Gourgoura vit, Harar, qui est plus haut que la terre des Danakils, les gens de Galbet, qui n'abandonnent pas leur patrie, les gens de petite taille, le pays, où règne Isaak, le pays au delà de la rivière de Sellel', où règne Samarron, le pays, où au chef Darotou Gallasy on porte l'eau des puits de cette partie de la rivière d'Oueba, - tout le monde j'ai visité, mais Marian est plus beau que toute cela. Magana sois bénie. Reraoudal, où tu es plus modeste, il est plus beau et il est plus agréable par la couleur de la peau, que toutes les femmes arabes".
 

            À vrai dire, tous les peuples primitifs aiment dans la poésie l'énumération des noms familiers, si on se rappelle quand même la liste homérique des navires, mais chez les Somalis ces énumérations sont froides et ne varient pas.

[...]

            On savait déjà à ce moment-là que la voie était détériorée sur quatre-vingts kilomètres de longueur, mais que l'on pouvait essayer de les passer sur une draisine. Après de longues altercations avec l'ingénieur en chef, nous prîmes deux draisines : une pour nous, l'autre pour les bagages. Un achker (soldat abyssinien) s'installa avec nous pour nous protéger, ainsi que le coursier. Quinze Somalis de grande taille, criant de manière rythmique « eïdekhe, eïdekhe » - la génération russe des « bateliers », non politique mais ouvrière -,  prirent par les manches les draisines, et nous partîmes.

 

            Effectivement, le chemin était difficile. Sur les ravines, les rails tremblaient et pliaient, et il fallait aller à pied par-ci par-là. Le soleil brûlait tant que nos mains et nos coudes se couvrirent des cloques en une demi-heure. De temps en temps, de fortes bourrasques nous envoyaient de la poussière. Les alentours étaient très riches en gibier. Nous vîmes à nouveau des chacals, des gazelles et même au bord d'un marais quelques marabouts, mais ils étaient trop loin. Un de nos achker réussit à tuer une canepetière presque aussi grande qu'une petite autruche. Il était très fier de sa réussite.

 

 

La version russe se trouve ici.

 

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