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« Le Journal Africain » de Nicolaï Goumilev 3/3

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            Déjà de la montagne d'Harar, il y avait une vue majestueuse avec des maisons de grès rouge, des hautes maisons européennes et minarets pointus des mosquées. La ville est entourée d'une muraille, et on ne laisse plus passer la porte après le coucher du soleil. Dedans c'est comme Bagdad au temps de Hâroun ar-Rachîd. Des rues étroites, qui montent et descendent par des escaliers, des lourdes portes en bois, des places pleines des gens en vêtement blanc qui braillent, un tribunal, ici même sur la place, tout cela est rempli du charme des vieux contes. Les petites escroqueries pratiquées en ville ont aussi un esprit antique. Au-devant de nous par une rue populeuse, marchait un garçon noir d'une dizaine d'années, un fusil sur l'épaule, qui avait tous les signes d'un esclave, et un Abyssin le suivait de près. Il ne nous laissa pas passer, mais puisque nous allions au pas, il ne nous était pas difficile de le dépasser. Voilà qu'un bel Harari se montra, visiblement pressé car il galopait. Il cria au garçon de s'écarter, celui-ci n'obéit pas et, touché par le mulet, il tomba sur le dos comme un soldat de bois, en gardant sur tout le visage la même gravité sereine. L'Abyssin qui le suivait de près se jeta sur l'Harari et, tel un chat, sauta derrière la selle. « Bâ Ménélik, tu as tué une personne ». L'Harari s'attristait déjà mais pendant ce temps le petit Noir, qui visiblement en avait marre d'être couché, se releva et commença à se secouer pour ôter la poussière. L'Abyssin réussit tout de même à arracher un thaler pour la mutilation que faillit subir son esclave.

 

            Nous descendîmes à l'hôtel grec, le seul dans la ville, dans lequel le prix, pour une mauvaise chambre et une encore plus mauvaise table, est digne du Grand Hôtel parisien. Mais il était tout de même agréable de boire un rafraîchissant hydromel et de jouer une partie sur un échiquier gras et rongé.

 

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            Le soir nous nous rendîmes au théâtre. Un jour, à Dire Dawa, le Dejazmach Tafari avait vu les spectacles d'une troupe indienne en tournée et il les avait tellement admirés qu'il avait décidé coûte que coûte de livrer le même spectacle à sa femme. Les Indiens se rendirent à Harar à ses frais, obtinrent d'être logé gratuitement et s'habituèrent parfaitement. C'était le premier théâtre en Abyssinie, et il eut un immense succès. Nous trouvâmes difficilement deux places au premier rang ; il fallut pour cela mettre à part sur des chaises supplémentaires deux Arabes respectables. Le théâtre se trouvait être tout bonnement un théâtre forain : un toit bas en fer, des murs écrus, un sol de terre, - tout cela était, peut-être même trop, pauvre. La pièce était compliquée, un roi indien dans un costume pseudo-populaire pompeux se passionnait pour une belle concubine et négligeait non seulement son épouse légale et son fils, un jeune et beau prince, mais aussi les affaires du gouvernement. L’indienne Phèdre, la concubine, tenta de séduire le prince et par désespoir après son échec, le diffama au roi. Le prince fut banni, et le roi passait tout son temps dans des ivrogneries et des jouissances sensuelles. Les ennemis attaquèrent, il ne se défendit pas malgré les accords des fidèles combattants, et il chercha le salut dans la fuite. La ville eut alors un nouveau roi. Par hasard, durant la chasse, il sauva des mains des brigands la femme légale de l'ancien roi, qui avait suivi son fils dans le bannissement. Il voulait se marier avec elle, mais alors celle-ci refusait, il fut donc d'accord pour se comporter envers elle comme envers sa propre mère. Le nouveau roi avait une fille qui devait se choisir un fiancé, et pour cela on rassembla au palais tous les princes des alentours. Celui qui pourrait tirer avec un arc ensorcelé serait l'élu. Le prince banni, en habits de mendiant, se joignit aussi à la compétition. Bien entendu, seul lui put bander l'arc, et tous étaient ravis après avoir appris qu'il avait du sang royal. Le roi lui donna la main de sa fille ainsi que le trône, et l'ancien roi qui regrettait son erreur revînt et renonça lui aussi à ses droits de régner.

 

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            Harar fut fondée il y a environ neuf cents ans par des musulmans originaires de la province du Tigré fuyant les persécutions religieuses et se mêlant aux arabes. La ville est située sur un plateau pas très grand mais extraordinairement fertile, et est limitrophe au nord et à l'ouest du désert Danakil, à l'est de la terre de Somalie et au sud de la haute région boisée Meta ; en tout, elle s'étend sur quatre-vingt kilomètres carrés. En somme, les Hararis vivent seulement dans la ville et vont travailler dans les jardins, où poussent le café et le khat (l'arbre aux feuilles enivrantes),  l'espace restant avec les pâturages et les champs de sorgho commun et de maïs est toujours occupé depuis le XVI ème siècle par des Gallas et leurs chats, c'est-à-dire des agriculteurs. Harar était un état indépendant jusqu'à … Cette année-là, dans la bataille de Chelenqo à Gerger, le négus Ménélik battit à plate couture le négus d'Harar Abdoullah et le fit lui-même prisonnier, et Abdoullah mourut peu après. Son fils vit sous la surveillance du gouvernement d'Abyssinie, s'appelle nominalement le négus d'Harar et touche une généreuse pension. Je l'ai vu à Addis-Abeba : c'était un bel et fort Arabe avec un air important sur le visage et dans ses mouvements, mais avec un peu de terreur dans ses yeux. D'ailleurs, il n'exprimait aucune intention de récupérer le trône. Après sa victoire, Ménélik confia la gestion d'Harar à son cousin le Ras Mekonnen, un des plus hauts hommes d’État de l'Abyssinie. Ce dernier, grâce à des guerres victorieuses, réussit à étendre les limites de la province à toutes les terres danakiliennes et sur une grande partie de la Corne de l'Afrique. Après sa mort, son fils Dejazmach Ylma prit la gestion, mais celui-ci mourut un an plus tard. Ensuite Dejazmach Balcha Safo. C'était une personne forte et sévère. Jusqu'au jour d'aujourd'hui on parle encore de lui dans la ville, les uns avec indignation, les autres avec un profond respect. Quand il arriva à Harar, il y avait tout un quartier de femmes de joie, et ses soldats commencèrent à se quereller à cause d'elles, et ils en vinrent même au meurtre. Balcha Safo ordonna de les réunir sur la place et les vendit aux enchères publiques (comme des esclaves), après avoir posé aux acheteurs la condition qu'ils doivent surveiller le comportement de leurs nouvelles esclaves. Si on remarquait que l'une d'entre elles exerçait son ancienne profession, alors elle serait soumise à la peine de mort, et le complice de son crime devrait payer dix thalers. À présent Harar n'est même pas la ville la plus chaste du monde, puisque les Hararis, qui n'ont pas compris le prince comme il se devait, avait propagé en elle l'adultère. Quand la correspondance européenne disparut, Balcha Safo ordonna de pendre tous les habitants de cette maison, dans laquelle fut trouvé un sac vide, et quatorze cadavres se balancèrent longtemps aux arbres le long du chemin entre Dire Dawa et Harar. Il refusait de payer la capitation au négus, affirmant que de ce côté de l'Awash, c'était lui le négus, et proposa de le destituer du gouvernement ; il savait qu'ils faisaient cas de lui comme le seul fin stratège en Abyssinie. À présent il est gouverneur dans la région éloignée de Sidamo et il se comporte là-bas de la même manière qu'à Harar.

 

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            Les Européens, Abyssins et Gallas, qui s'entendent parfaitement, détestent les Hararis. Les Européens pour leur lâcheté et leur vénalité, les Abyssins pour leur paresse et leur faiblesse, la haine des Gallas qui est le résultat de plusieurs siècles de guerre a la même nuance mystique. « Au fils des anges ne portant pas de chemise, il ne faut pas entrer dans les maisons de Hararis noirs », est chanté dans leur chansonnette, et en général ils suivent ce précepte. Tout ceci ne me semble pas totalement légitime. En effet, les Hararis ont hérité des plus repoussantes qualités de la famille sémitique, mais pas plus que les Arabes du Caire ou d'Alexandrie, et malheureusement pour eux, ils doivent vivre parmi des chevaliers abyssiniens, des Gallas travailleurs et des nobles Arabes du Yémen. Ils lisent beaucoup, connaissent parfaitement le Coran et la littérature arabe, mais ne se distinguent pas par une piété particulière. Leur principal Saint est Cheikh Aboukir, arrivé deux cents ans plus tôt d'Arabie et enterré à Harar. On lui consacre de nombreux platanes dans la ville et aux alentours, que l'on appelle aouli. Les musulmans locaux appellent aouli tout ce qui avait la force de réaliser un miracle à la gloire d'Allah. Il y a des aoulis morts et vivants, des arbres et des objets. Ainsi, sur un marché à Ginir, on refusa longtemps de me vendre un parapluie d'un travailleur indigène, en disant que c'était un aouli. D'ailleurs, les plus instruits savent qu'un objet inanimé ne peut pas être lui-même sacré et que l'esprit de tel ou tel saint, installé dans l'objet, réalise les miracles.

 

 

La version russe se trouve ici.

 

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