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Instagram : digérer ? Quel cliché ! (traduction de l'article de Café Babel)

On dit que cer­tains mangent avec les yeux. Et c’est là, le point central. Qu’im­porte la sa­veur d’un ali­ment quand on peut se ré­ga­ler avec une dé­li­cieuse photo. Une photo qu’on peut par­ta­ger, dans un acte d’ex­hi­bi­tion rédempteur qui ne fait rien de plus que for­ti­fier les né­ces­si­tés dans les­quelles la tech­no­lo­gie et l’égo - équipe de choc - nous ont en­traîné.

 

Il l'a fait pour la pre­mière fois dans ce res­tau­rant in­time du centre-ville. Ils fê­taient leur troi­sième an­ni­ver­saire. Ils avaient choisi cet en­droit pour deux rai­sons : l'établissement était suf­fi­sam­ment cher pour être à la hau­teur de cet évè­ne­ment et assez abordable pour qu’ils n’aient pas l’im­pres­sion de vivre au-des­sus de leurs moyens. Le cadre qui se vou­lait ro­man­tique de ce bis­trot très fran­çais in­ci­tait une des per­sonnes qui s’y trou­vaient à im­mor­ta­li­ser le mo­ment. Ja­mais ils n’avaient au­tant payé pour un dîner, et les grandes oc­ca­sions sont faites pour lais­ser une trace. 

 

  

Les clics pas les calories

 

En­suite vinrent les voyages. Dans son cas, il n’y en eut pas qu’un peu : un jeune aussi ou­vert que lui, élevé sous l'in­fluence du tout-puis­sant Rya­nair, fré­quen­tait chaque re­coin du conti­nent avec autent d'as­si­duité que de joie. Ainsi, chaque dé­lice consommé à l’étran­ger était une bonne ex­cuse pour sor­tir son té­lé­phone et prendre une photo du mets suc­cu­lent, sans que per­sonne ne crut bon de le juger.

 

 

 Il finit par cher­cher de nou­veaux res­tau­rants dans sa ville. Des en­droits où on lui pro­po­se­rait des plats, des pho­tos, que ja­mais il n’aurait vus auparavant. Que ja­mais il n’aurait pris en photo auparavant. Ses yeux, les yeux de son ap­pa­reil photo, dou­blèrent sa bouche dans la course des sens. Il lui ar­ri­vait de re­tour­ner à un en­droit, mais il ne re­pre­nait ja­mais le même plat. Cela au­rait si­gni­fié rater l'oc­ca­sion d’ob­te­nir une nou­velle photo, d’ajou­ter un nou­veau tro­phée à sa col­lec­tion par­ti­cu­lière. Son ob­ses­sion à conser­ver les frag­ments de la réa­lité gas­tro­no­mique était telle qu'il chan­gea son té­lé­phone pour un autre avec une meilleure ré­so­lu­tion. Un nouveau téléphone qui lui per­met­trait d’ap­pré­cier, tout en dé­tail, chaque sub­ti­lité des mets. Il par­ta­geait avec ar­deur ses conquêtes dans les ré­seaux so­ciaux, où un « j'aime » et un com­men­taire po­si­tif pou­vait sup­po­ser une bien bonne di­ges­tion.

 

Fi­na­le­ment, ce ri­tuel pho­to­gra­phique se trans­forma en acte quo­ti­dien au­quel il ne pou­vait re­non­cer. Une dé­cla­ra­tion de nar­cis­sisme gas­tro­no­mique. Chaque chose qu’il man­geait, il la pre­nait en photo. Il ne res­sen­tait au­cune sa­tis­fac­tion di­ges­tive s'il ne par­ve­nait pas à im­mor­ta­li­ser la bou­chée sur une photo, qu'il consom­mait au­tant de fois que son ap­pé­tit pho­to­gra­phique le dé­si­rait. 

 

Il avait ou­blié la sa­veur des choses, mais il gar­de­rait tou­jours les pho­tos. En fin de compte, le pre­mier est éphé­mère et le se­cond est re­la­ti­ve­ment éter­nel. Peut-être qu’il ne se trompe pas, et que c’est nous qui avons fait le mau­vais choix. Ou bien nous sommes peut-être tous comme lui. Qui n’a pas au moins une fois suc­combé au plai­sir ad­dic­tif de di­gé­rer des pho­to­grammes ?

 

Article publié le 12 février 2014 sur Café Babel

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